La religion de la mémoire : une religion séculière fabriquée par des lois.

Le rôle des lois n'est pas de définir la vérité historique, mais des règles de vie en société qui ne limitent les libertés individuelles que dans la mesure où c'est nécessaire. Il est donc absurde et même néfaste que des lois soient votées pour déclarer que tel ou tel massacre a été ou non un génocide. C'est le travail des historiens d'établir les faits, de les replacer dans leurs contextes, d'évaluer les similitudes et les différences entre les divers massacres, sans se laisser intimider par des prétentions à l'unicité ou à la palme de l'horreur pour tel ou tel. Ces appréciations peuvent d'ailleurs varier en fonction de données nouvelles. 

Chacune des lois « mémorielles » une fois votée, suscite de nouvelles revendications de lois similaires, dans la compétition pour le statut de victime. Elle encourage le communautarisme, même si elle ne contient pas de clauses de "réparation", lesquelles sont des détournements de fonds, le plus souvent publics en faveur d'intérêts communautaristes ou privés. (1)

Concernant le génocide arménien, "reconnu" par une loi vide de contenu, dite "Loi Accoyer", F. Hollande a même annoncé une proposition de loi (2) interdisant de le nier, ce qui renouvellerait la stupidité de la loi Gayssot, attentatoire à la liberté d'expression. La loi du 23 Février 2005 vise à promouvoir une "appréciation positive" de la colonisation française. (3) C'est aux historiens et non aux députés de faire le partage entre les éléments positifs et les autres, si tant est d'ailleurs que cela ait un sens. Ecrire l'Histoire, ce n'est pas anticiper sur un illusoire "jugement dernier".

L'Histoire, et tout particulièrement, celle qui est enseignée, est constamment réécrite, c'est à dire manipulée en fonction des besoins de justification idéologique du moment. L'historien E.Hobsbawn écrit : "Aujourd'hui, l'histoire est plus que jamais révisée ou même inventée par des gens qui ne souhaitent pas connaître le passé véritable, mais seulement un passé qui s'accorde à leurs intérêts. Notre époque est celle de la grande mythologie historique." (Cité par Le Monde Diplomatique, Mai 2005, page 19).

Il se fabrique ainsi une religion séculière "de la mémoire", détestable à de nombreux égards : elle entretient les haines, elle sert de base à des revendications communautaristes, et son refus ou les "blasphèmes" correspondants sont interdits (3). La liturgie des "commémorations" est fastidieuse comme toutes les liturgies, et ne sert même pas une vision objective de l'Histoire. La religion de la mémoire est une religion officielle, promue par les pouvoirs publics dans des pays qui se prétendent des modèles de démocratie et de liberté, voire même de laïcité, et s'estiment bien supérieurs aux anciens régimes soviétiques, dont ils suivent en l'occurrence le modèle. De plus elle se fonde sur la culpabilisation (cf. les "débats" sur l'esclavage et la colonisation), tout comme la religion catholique avec son dogme ridicule du péché originel.

Pour être clair, je ne me sens concerné, ni par le péché originel, ni par l'esclavage, ni par la colonisation, ni par le génocide arménien, ni par la Shoah. Je suis réfractaire à toutes ces religions séculières que l'on veut nous imposer, autant qu'aux religions déistes. Et d'autant plus qu'il est plus difficile de les contester.

Par ailleurs, multiplier les lois, c'est tuer le principe de la Loi, et du respect des lois. En France, les assemblées votent de nombreuses lois, rédigées n'importe comment, et adoptées en fin de séance à l'unanimité de rares présents. Ces lois bien-pensantes et leurs amendements ne sont pas examinées par le Conseil Constitutionnel. Les députés et sénateurs ne devraient pas être fiers lorsqu'une loi est annulée. Ils devraient comprendre que c'est le principe de la Démocratie qui en souffre.

Deux pétitions signées par les historiens, des journalistes et des philosophes d'horizons politiques divers ont été publiées par Libération le 13 décembre 2005 sous le titre « Les historiens se rebiffent », et par Marianne le 24 décembre sous le titre « La liberté de débattre ». Ces articles sont en ligne sur l’excellent site internet de l’Observatoire du Communautarisme avec d’autres sur le même sujet :
http://www.communautarisme.net/A-propos-des-lois-memorielles_a658.html
Parmi les signataires, on relève les noms de P. Vidal-Naquet, P. Nora, M. Ozouf, R. Rémond, J.-P. Vernant, P. Veyne, R. Brauman, J. Daniel, M. Gauchet, J.-C. Guillebaud, A.-M. Le Pourhiet, E. Badinter, J.-J. Becker, M. Ferro, J. Julliard. Au 29 janvier 2006, la pétition des historiens intitulée « Liberté pour l'Histoire » avait recueilli 574 signatures (dont la mienne) de chercheurs universitaires, français et étrangers.

Ils demandent l’abrogation « de toutes les lois qui ont pour objet de limiter la liberté d'expression ou de qualifier des événements historiques », c'est-à-dire pour être précis, de la loi « Gayssot » du 13 juillet 1990, de la loi « Taubira » du 21 mai 2001, de la loi « Accoyer » du 29 janvier 2001 qui reconnaît le génocide arménien de 1915, et de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 qui voudrait que « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, […] ». 

La loi « Taubira » stipule que : « La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du xve siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité. Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent. »

Olivier Pétré-Grenouilleau se voit attaqué en justice au titre de cette loi par des associations issues des départements d'outremer parce que, dans son étude approfondie Les traites négrières, (Gallimard, 2004) il a osé replacer la traite négrière atlantique à côté de la traite proche-orientale et de la traite interafricaine, qui ont duré beaucoup plus longtemps et ont fait plus de victimes. Cette action en justice a décidé les historiens, qui avaient déjà manifesté leur inquiétude à de nombreuses reprises sans être écoutés, à lancer leur pétition.

Les historiens motivent ainsi leurs signatures : « L'histoire n'est pas une religion. L'historien n'accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant. L'histoire n'est pas la morale. L'historien n'a pas pour rôle d'exalter ou de condamner, il explique. […] L'historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n'introduit pas dans les événements d'autrefois la sensibilité d'aujourd'hui" […] L'histoire n'est pas un objet juridique. Dans un Etat libre, il n'appartient ni au Parlement ni à l'autorité judiciaire de définir la vérité historique. »

La défense de la liberté d’expression et de l’indépendance des historiens est très bien expliquée par Françoise Chandernagor dans le numéro 306 de janvier 2006 du mensuel L'Histoire (http://www.histoire.presse.fr). L'aspect "création d'une religion séculière" leur a échappé.

Bruno Courcelle

Notes :

(1) N.G. Finkelstein, L'industrie de l'Holocauste, 2001, La Fabrique, Paris

(2) AFP, 25 Avril 2005 : Le Premier secrétaire du Parti socialiste, François Hollande, a annoncé dimanche à Paris sa décision de proposer une loi qui pénaliserait ceux qui nient la réalité du génocide arménien de 1915.

(3) Le Monde, 13 Avril 2005 : Des historiens français et des associations de défense des droits humains protestent contre la loi du 23 février 2005 en faveur des rapatriés, qui demande notamment que les programmes scolaires "reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer"

(4) AFP, 21 Janvier 2005 : Le rectorat de Créteil a confirmé l'exclusion de deux élèves de leur lycée de Montreuil (Seine-Saint-Denis) pour "comportement inacceptable" lors d'un voyage scolaire dans le camp d'Auschwitz.