I*N*R*I

I*N*R*I est le titre d'un album de photos de Bettina Rheims, avec des textes de Serge Bramly. Il présente la naissance, la vie et la mort de Jésus dans des décors modernes et dans un style kitsch, voire même gore (voyez Salomé et la tête coupée de Jean-Baptiste) qui n'est pas sans rappeler, pour le kitsch, celui de Pierre et Gilles.
Ce livre de 218 pages édité par A. Michel coûte 390 F. Sa réalisation a nécessité 250 figurants, 1,5 MF, dont 400 KF fournis par le Ministère de la Culture, au titre de la célébration du jubilée catholique de l'an 2000.

La couverture présente une jeune fille en croix.
On notera les gracieuses mains "clouées" qui ne semblent guère souffrir.




Tentatives de censure

Cette publication a suscité deux actions en référé, l'une à Paris par l'AGRIF, coutumière du genre, mais qui a été déboutée au motif que son "indignation" n'était pas partagée par les évêques. Si l'on peut se réjouir du rejet de la plainte, le motif n'est pas sérieux, et il est même inquiétant pour l'avenir: est-ce à dire que la plainte aurait été considérée si elle avait été présentée par l'association Croyances et Liberté, créée par la conférence épiscopale de France pour censurer ce qui lui déplait? Voir l'action contre Volkswagen en mars 1998. Les lois françaises n'ont pas à protéger la conformité théologique d'un livre, d'un film ou d'une oeuvre quelconque; elles ne reconnaissent aucun culte et donc aucun "blasphème". En l'occurrence, les intentions des auteurs n'étaient en rien blasphématoires.

La deuxième plainte a été présentée à Bordeaux par Laguérie, ancien curé de la paroisse intégriste de St-Nicolas du Chardonnet, contre trois librairies: FNAC, Virgin, Mollat. Le juge ("de bénitier" comme a écrit Charlie-Hebdo) a interdit l'exposition, mais non la vente, dans ces trois librairies, sous astreinte de 500 F par "infraction constatée" (comment compter "une" infraction: par heure, par jour, par semaine?).
Deux jours plus tard, au Salon du Livre de Bordeaux, la foule se massait autour du livre en question, présenté tout à fait légalement sur le stand de la Machine à Lire, la meilleure librairie de Bordeaux, ignorée de Laguérie!
La "justice" s'est ridiculisée de deux façons:
- en prenant un arrêt de censure dont l'effet publicitaire était prévisible,
- qui de plus n'est pas appliqué, car l'ouvrage est bien visible en consultatiuon publique à la FNAC de Bordeaux.
Parmi les attendus de ce jugement: "La nudité de la partie supérieure du corps peut rappeler la fille publique de l'Evangile, dans une attitude offerte à la concupiscence de la chair." Sans doute pour ces châtrés volontaires que sont en principe les ratichons! Et voilà un juge qui se prend pour un confesseur! Le thème de la femme crucifiée, cher à F. Rops et à beaucoup d'autres, mériterait à lui seul une étude sérieuse en tant que fantasme à fondement religieux.

Le jugement a depuis été cassé (Sud-Ouest du 17.11.1998), et le plaignant a du payer 8000F de dommages et intérêts à la FNAC. La librairie Mollat, elle, n'avait pas fait appel. Son avocat avait estimé que la décision était une "conciliation entre le respect des consciences et la liberté d'expression." Un défenseur plutôt mou de la liberté d'expression!
La Ligue des Droits de l'Homme s'était jointe à la FNAC dans le recours contre le jugement en référé. Voir l'article détaillé Intégrisme et Liberté d'expression, dans sa revue: Hommes et Libertés, no 102, décembre 1998, p.15.

Parmi les attendus du second jugement: "aucune volonté de dérision contre les convictions chrétiennes et le symbole traditionnel de cette religion." Autrement dit, il n'y a pas blasphème. Mais la liberté d'expression autorise le blasphème. Ce jugement ne récuse pas la plainte de manière fondamentale, mais uniquement parce qu'il n'y avait pas "provocation illégitime aux dogmes de la religion chrétienne". Donc il ne défend pas la liberté d'expression, et il autorise des poursuites futures contre des oeuvres qui seraient véritablement blasphématoires.

PHOTO de novembre a repris en couverture la jeune fille crucifiée, qui a donc été en bonne place pendant un mois chez tous les marchands de journaux de France (même les plus bigots car ils n'ont pas le droit de refuser un titre!). Ce numéro du magazine reproduit 12 photos du livre, accompagnées d'un long article de M. Onfray. (Inutile d'acheter le bouquin, il n'en vaut pas la peine. Le magazine suffit. Les photos sont sur le site de PHOTO http://www.photo.fr)

Le contenu


Ce livre n'a rien d'un pamphlet antireligieux, au contraire. Il cherche à "rajeunir" le mythe de Jésus-Christ en le replaçant dans un cadre contemporain, selon le discours éculé suivant:
si Jésus-Christ naissait maintenant, ça ne serait pas dans une étable mais dans un garage crasseux, dans un pays sous-développé; il serait mis à l'asile, etc...
Les photos utilisent les codes classiques de la peinture religieuse: le sang qui coule, les yeux révulsés, les visages lisses de "saintes", etc..., en les transférant du médium de la peinture (où ils font déjà sourire, et le plus souvent bâiller), à celui de la photographie où ils deviennent franchement ridicules.
Imaginons, pour comparer, "Le boeuf écorché" de Rembrandt mis en scène et photographié en couleur dans un abattoir. Cela serait répugnant et ferait, au mieux, une publicité pour l'alimentation végétarienne.
Ce livre n'est donc pas volontairement antireligieux, mais du fait de l'utilisation de la photographie en couleurs, il rejoint involontairement (?), l'imagerie sulpicienne; il fait éclater le ridicule de la représentation classique des scènes de l'histoire "sainte", et ce ridicule déteint sur le contenu.
Et ce d'autant plus qu'il adopte "l'esthétique" de la publicité, de la photo tape-à-l'oeil, du cinéma misérabiliste ou gore, assaisonnée d'une grande louche de mièvrerie (je sais, c'est au second degré). Il risque de donner des idées à ceux qui voudraient bâtir un Disneyland religieux. (Cela viendra certainement. Il existe aux USA des petits musées de cire religieux, certains même emploient des figurants pour mettre en scène le "péché"!)
Si ce livre est antireligieux, c'est de manière détournée.
A noter également, le contexte de cette parution: la préparation du jubilée catholique de l'an 2000, qui a "justifié" l'aide publique.
On peut donc lire ce bouquin de deux façons:
D'une part comme une contribution à la propagande cléricale qui va déferler à l'occasion du jubilée. Cette propagande aura de nombreux volets:
--- politiques: les repentances publicitaires, les falsifications historiques ont déja commencés, relayées malheureusement par certain ministre de notre République réputée laïque; les béatifications pleuvent (on parle même de béatifier Pie XII, suite logique de celle de Stepinac);
--- traditionnalistes: rénovation du patrimoine religieux, expositions d'art réputé "sacré" publicifiées à la télévision,
--- modernistes: réactualisation du mythe de Jésus-Christ ("la fable de Jésus-Christ" comme a dit un pape de la Renaissance, voir le livre de G. Fau).
Cet ouvrage s'inscrit dans cette dernière catégorie. On n'y trouve aucune mise en question du mythe, mais plutôt un syncrétisme avec d'autres mythologies: le Nouvel-Age (Jésus-Christ est montré en hippie blond et niais, barbu avec une chevelure d'au moins dix ans), tiers-mondisme (décors de villages écrasés sous le soleil, comme dans Buñuel ou Chirico, le style en moins), la pauvreté esthétisée (qui insulte les millions de victimes du capitalisme ultralibéral), l'antiquité de pacotille (dans le style péplum).
Mais une seconde lecture est possible.
En utilisant le langage graphique de la publicité, de la photo dite "d'avant-garde" et surtout racoleuse (couleurs crues, piercing, vêtements de vinyl, parfaitement compatible avec une esthétique sulpicienne), de la mode la plus artificielle et la plus inmettable, il contribue à la digestion commerciale du mythe dans le grand trou noir de la non-culture actuelle. Non-culture qui encombre les librairies, les ondes, les écrans et pollue l'environnement et les esprits.
Si le message est, au premier degré, conforme à une vision modernisée des textes "sacrés", le médium ravale ce message au niveau des contenus qu'il véhicule couramment. McLuhan n'avait pas tort!

Les attaques de la censure religieuse n'en sont que plus vaines:
- elles s'inscrivent, malgré elles, dans une stratégie publicitaire calculée et elles sont donc vouées à l'échec,
- d'autre part, les auteurs peuvent leur opposer le contenu explicite, religieux et moderniste (et on trouvera toujours des théologiens désireux de faire parler d'eux pour le soutenir), qui primera sur le médium lors d'un procès.

Discuter rationnellement des religions, répéter des arguments, aussi bien formulés soient-ils, et que de toutes manières, personne n'écoute, est assez vain. Les commerçants, par contre, réussissent la digestion des concepts et traditions religieux, leur dilution dans le magma de la marchandise, de la mode, du consommable, du jetable, du pittoresque et du folklorique.
"Dieu" et la mythologie religieuse font vendre et sont à vendre.

Pour finir je citerai la conclusion de M. Onfray à son article dans PHOTO:
"Reste l'hypothèse la plus probable: que Jésus de Nazareth fils de charpentier se prît pour Dieu. Alors son délire empoisonne une civilisation depuis bientôt deux millénaires. Qu'advienne donc le temps de l'antéchrist qui nous réconciliera avec nos corps de chair et d'os".
Cet antéchrist, je ne le vois pas venir. Je vois plutôt des marchands de soupe.

Sources: PHOTO, novembre 1998; Note 180 du Réseau Voltaire, 28.10.1998; AFP, dépêche du 7.10.1998, lue sur Yahoo.fr. Sud-Ouest du 17.11.1998.

Retour: Ma page contre la propagande catholique de l'an 2000.

Annexe: Dans le même genre, à Stockholm (lu sur Yahoo.fr/Actualités):

Polémique au parlement sur un "Christ homosexuel"

Stockholm, 4.2.1999 (AFP) - Une polémique a éclaté au Riksdag (parlement) suédois sur des photographies controversées mettant en scène un "Christ homosexuel" et devant être exposées prochainement dans l'enceinte du parlement.
La présidente sociale-démocrate de la chambre, Birgitta Dahl, a refusé jeudi d'annuler une exposition intitulée "Ecce homo" et montrant notamment un Jésus en talons-aiguille, comme le lui réclamaient les groupes conservateur et chrétien-démocrate scandalisés par ce "spectacle provocateur et grotesque".
"Je suis profondément blessé dans ma foi chrétienne", avait écrit le même jour Johnny Gylling, président du groupe chrétien-démocrate, dans une lettre où il exigeait l'annulation de l'exposition. "Honte à vous!", leur a répondu jeudi Mona Shalin, ministre déléguée au Commerce. "Le Riksdag est la maison de la démocratie et l'un des devoirs de la démocratie consiste à prendre position en faveur des minorités", a-t-elle poursuivi dans un communiqué.

L'exposition, montée par la photographe Elisabeth Olsson, est objet de polémique depuis son vernissage au festival homosexuel Europride, en juillet, à Stockholm. Douze grandes photos en couleurs, accompagnées de légendes tirées du Nouveau Testament, mettent en scène un "Christ gay", "en réaction à la culpabilité dont l'Eglise a affublé l'homosexualité", explique la photographe, elle-même lesbienne déclarée.
Sur l'une de ces photos, l'archange Gabriel tend une éprouvette de sperme à Marie, l'artiste laissant entendre que Jésus a été conçu par insémination artificielle. Sur une autre, le Christ est représenté lors de la Dernière cène en talons-aiguille, entouré des douze apôtres en costumes de travestis.

L'exposition avait été présentée, l'automne dernier, dans la cathédrale d'Upsalla, siège de l'église luthérienne, la religion d'Etat, où 12.000 personnes l'avaient vue sous la protection de la police. "Il est du devoir de l'Eglise d'accueillir la communauté homosexuelle", avait alors expliqué Mgr Karl Gustav Hammar qui préside le Conseil chrétien de Suède. Cette prise de position de l'évêque luthérien avait suscité la colère des catholiques du royaume, qui avaient menacé de rompre la paix oecuménique et obtenu du Vatican le report d'une visite du prélat suédois à Rome.

Par la suite, l'exposition avait été montrée à Joenkoeping (centre), siège de l'Eglise pentecôtiste et d'autres Eglises "libres" hostiles à l'homosexualité. Elle se trouve actuellement à Lund (sud-est) et a été invitée aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Italie et en Suisse.

Rappel: La Suède a adopté en 1995 une loi de Séparation de l'Etat et des religions qui doit entrer en vigueur en 2000. Voilà une façon raisonnable de commencer un nouveau millénaire!

Pour m'écrire et retourner au
Sommaire
Une liste d'adresses et
de sites sur l'Internet
Bibliographie personnelle