Réflexions sur la mort volontaire

avril 2000

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Le droit de choisir sa mort.


1. En Angleterre Ian Brady, 62 ans, veut mourir. Il est condamné à la détention à perpétuité pour viols et assassinats, il a déjà passé 35 ans en prison.
Il veut mourir et la "justice" lui refuse ce droit. Au nom, sans doute, d'un "Droit à la Vie" détourné de son sens!
En grève de la faim depuis plusieurs mois, il est alimenté de force au moyen d'un tube dans le nez.
Ne s'agit-il pas là d'une forme de torture d'autant plus abjecte qu'elle se drape dans les principes et la bonne conscience? (Le Monde, 12.3.2000)

2. La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et les diverses déclarations qui la recopient partent du principe du droit à la vie.
Le "droit à la vie" ne veut pas dire "obligation de vivre".
Elle devrait donc être assortie du droit de choisir sa mort, sans avoir à en référer à personne.
En effet, la vie en question dans la DUDH n'est pas celle d'un sac d'organes, mais celle d'une personne, c'est à dire d'un corps doté de conscience et de motivation à vivre. Si donc l'esprit animant ce corps proclame en toute liberté son souhait d'en finir, on ne voit pas au nom de quoi, cette volonté ne serait pas respectée.
A moins que, pour les tenants, religieux ou non, de la "dignité humaine", la personne ne soit précisément, qu'un ensemble d'organes, un corps-machine (comme Descartes parlait des "animaux-machines"), qu'il faudrait (et pourquoi ?) faire durer le plus possible.

Le refus de l'euthanasie, l'horreur du suicide reposent sur une intériorisation qui ne veut pas s'avouer de principes religieux, refusant aux hommes de disposer d'eux-mêmes.

Ces principes se camouflent derrière la DUDH, dont ils détournent les termes et le potentiel d'émancipation individuelle. Or les organisations religieuses, et tout spécialement l'église catholique, se sont longtemps opposées au principe des Droits de l'Homme (2) ou continuent de s'y opposer. L'église catholique cherche à les récupérer et à faire rédiger les traités et conventions internationaux en faveur de ses dogmes (3).

3. La mort choisie en toute lucidité est toutes la plus digne. (Je n'appelle pas "mort choisie" les suicides japonais par "seppuku" (ou hara-kiri) ou ceux des "kamikaze" qui ont souvent été imposés dans un contexte aristocratique ou militaire, et toujours au nom de l'honneur.)

"Avec le suicide, on transforme les murs du destin en chemin de la liberté" (Sénèque, cité par A. Monjardet (1) )

"La préméditation de la mort est la préméditation de la liberté.
Qui a appris à mourir a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute suggestion ou contrainte.
Il n'y a rien de mal en la vie pour qui a bien compris que la privation de vie n'est pas un mal." (Montaigne, cité dans (1)).

"J'ai ce comprimé depuis plus de 15 ans. Il faut avoir au moins une certitude, celle de rester maître de sa mort et de pouvoir choisir l'heure et le moyen. Avec cette certitude tu peux supporter
bien des choses. Tout homme devrait recevoir du poison le jour de sa majorité. Une cérémonie solemnelle devrait avoir lieu à cette occasion. Non pour l'inciter au suicide, au contraire, pour qu'il vive avec plus d'assurance et de sérénité." (M. Kundera, La valse aux adieux, cité dans (1))

4. Quand on parle de la France comme du "pays des Droits de l'Homme", ce ne peut être qu'une grinçante ironie.
Nos politiciens n'arrêtent pas de prendre des lois d'ordre moral et de censure (4). En ce qui concerne l'euthanasie et plus généralement l'éthique médicale:
* loi de 1987 réprimant la "provocation au suicide" c'est-à-dire toute information objective sur les
moyens,
* loi empêchant tout débat sur "LA drogue" et la légalisation de l'usage du cannabis,
* non-abrogation de la loi de 1920 interdisant toujours de parler librement de l'avortement volontaire (toujours "l'incitation" -- je préfère utiliser le terme exact, avortement volontaire, plutôt que le sigle technique d'IVG qui évite hypocritement un mot sujet à controverse).

De nombreux politiciens, inféodés aux pouvoirs médical et juridique, moralisateurs et cléricaux jusqu'à l'os, cherchent à bloquer tout débat sur l'euthanasie. (On notera tout de même que le dernier avis du Comité National d'Ethique, voté à l'unanimité, va dans le bon sens. On verra ce qu'il en résultera au niveau légal.)
Des textes d'inspiration cléricale, votés par le Conseil de l'Europe et le Parlement Européen, contre lesquels on n'entend guère protester dans les ministères, vont dans le même sens. Il est clair que la Séparation des religions et de l'Etat est à refaire dans les esprits!


5. Au grand dictionnaire des "idées" reçues, c'est à dire des réflexes conditionnés, le mot "suicide" est toujours associé à celui de "fléau" qu'il faudrait "prévenir". Et statistiques
alarmistes de suivre.
Fléau pour la société, peut-être, mais pas pour les suicidés (qui ont réussi), car toute mort libère à coup sûr de toute souffrance possible, même si elle prive au passage de possibles plaisirs.
Ce n'est pas contre le suicide qu'il faut lutter, mais contre les conditions de vie qui y poussent: culpabilisations diverses, stress profesionnel, angoisse du chômage, oppression de l'individu
par la "justice" (5).

6. Imaginons, avec Kundera cité plus haut, une société où l'on pourrait acheter librement une pilule-suicide garantissant une mort sans douleur. (Les assurances multirisques pourraient
assurer les familles contre le suicide des membres subvenant à leurs besoins).
Pour ne pas disparaître, une telle société devrait être infiniment plus solidaire et respectueuse de ses membres.

7. J'approuve totalement l'Appel des 132, publié dans France-Soir le 12.1.1999:

Nous déclarons avoir aidé une persone à mourir ou être prêts à le faire.

Nous considérons que la liberté de choisir l'heure de sa mort est un droit imprescriptible de la personne inhérent à la Déclaration des Droits de l'Homme.

A plus forte raison ce droit est-il acquis à un malade incurable ou qui endure des souffrances que lui seul est habilité à juger tolérables ou intolérables.

Nous estimons légitime, même si c'est illégal, d'aider une personne à accomplir sa volonté de mourir, maintes fois exprimée en pleine conscience et lucidité, par écrit ou par tout autre moyen incontestable.

C'est un geste de compassion et de solidarité qui ne devrait plus être sanctionné.

Notes:

(1) A. Monjardet: Euthanasie et pouvoir médical, Vivre librement sa mort, L'Harmattan, Paris, 1999 (250 p., ISBN 2-7384-8043-8)

(2) car ils sont la négation du "péché originel" (Mgr. Freppel, fin du XIXième siècle); or tout le
dogme catholique est basé sur la culpabilisation à commencer par celle-ci.

(3) (Voir en particulier la note 214 du Réseau Voltaire: Le lobbying de la COMECE (Conférence épiscopale européenne) en vue de la rédaction de la Charte Européeenne des Droits Fondamentaux, en préparation au Parlement Européen. Texte inutile (il existe déjà une Convention Européenne des Droits de l'Homme) mais qui donne à l'église catholique la possibilité de tenter de faire adopter des formulations juridiques subtiles permettant de s'opposer à l'IVG, à l'euthanasie, à l'école laïque, etc...
Ce n'est pas parce que les églises sont vides que les religions n'arrivent pas à bloquer les avancées juridiques dans le sens de la liberté individuelle.

(4) On pourrait citer également la loi Gayssot qui fait du Parlement un arbitre de la vérité historique, et les lois de censure de la liberté d'expression sur Internet en préparation. L'autorisation récente et limitée de la cryptographie n'a été accordée que pour ne pas handicaper le commerce électronique et non pour le respect du secret de la correspondance.

(5) Cinq suicides ont résulté de la grande rafle médiatique chez les 814 "pédophiles" coupables de posséder quelques cassettes vidéos. Au procès, et avant même qu'ils ne soient jugés, les caméras de la télévision faisaient tous leurs efforts pour les filmer, et diffuser leurs visages.
Voir Le Monde du 25.3.2000 ("Les équivoques du combat contre la pédophilie") sur ce procès (tenu à Mâcon) et Le Nouvel Observateur du 23.3.2000, beaucoup plus énergique dans sa dénonciation de ce procès où la "honte" n'est pas du côté des accusés).
La lutte contre la consommation de "drogue" remplit les prisons, en particulier aux Etats-Unis.

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